Ce week-end, cela a fait dix ans que mon grand-père est mort. Aujourd’hui, cela fait une heure que la vétérinaire m’a appelée : Perceval, mon chat, a fait un arrêt cardiaque. Il avait apparemment contracté une PIF (péritonite infectieuse féline). Pas de vaccin, pas de remède.

Évidemment, je ne vais pas vous parler de ça. Je ne sais pas trop quoi dire. Je ne sais même pas que faire. Le ramener chez nous ? Sans doute. Ou payer 20€ pour une incinération commune, ne pas dire au revoir et ne rien garder ? Moins de tracas dira-t-on. Mais c’était Perceval.

Certains diront que ce n’était qu’un chat.

Et c’est vrai. Ce n’était qu’un chat. Et bien plus que ça à la fois.
Ce que je vais raconter ici, je ne l’ai encore jamais fait.
Perceval, je l’ai connu bien avant qu’il ne devienne mon chat. C’est mon grand-père qui m’en a parlé.
Mon grand-père reste à mes yeux le meilleur homme que j’ai connu. Je le voyais comme quelqu’un de patient, calme, très intelligent. Malgré le fait qu’il m’intimidait parfois, je m’entendais très bien avec lui. Il incarnait la gentillesse également. Je n’ai ainsi appris que récemment que les morceaux de chocolat à la banane, posés dans une assiette près de son fauteuil, que ma sœur et moi chipions, étaient en fait placés là par ses soins dès qu’il avait entendu à l’interphone que c’était ses deux petites-filles. On n’avait ainsi pas besoin de lui demander, il nous suffisait de subrepticement nous servir.
On dit parfois que je lui ressemble et je rougis de fierté quand j’entends cela.
J’imagine bien qu’il avait ses défauts, mais comme Perceval n’est n’était qu’un chat, mon grand-père n’était qu’un homme.

J’en viens au lien entre Perceval et mon grand-père. Étant petite, j’adorais les animaux. C’est toujours le cas. Mais à l’époque je voulais tantôt un hamster, tantôt un lapin, tantôt un chat. J’étais dans la période où je voulais un chat. L’idée que je me faisais du chat idéal était celle d’un chaton roux (évidemment) aux poils longs. J’en parlais une fois à mon grand-père (je pense que je faisais mes devoirs chez eux), en espérant que ça ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Et lui qui était plutôt taiseux d’habitude me répondit qu’il préférerait un chat blanc et anthracite. Je m’en rappelle parce que ce mot m’avait marquée à l’époque. « Anthracite ». Je ne le connaissais pas et je l’avais cherché. J’avais du mal à imaginer un chat qui soit blanc et gris noir. Un chat blanc et gris oui. Blanc et noir également. Mais je ne visualisais pas cette couleur entre le gris et le noir.

Jusqu’à ce que je rencontre Perceval. C’était il y a deux ans. Vers le mois de mai également. Cela faisait donc huit ans que mon grand-père avait succombé d’une infection nosocomiale. En huit ans il s’en était passé des choses. Le petit monde de mon enfance s’était écroulé. Sans mon grand-père comme figure de proue pour guider la famille, celle-ci avait commencé à se briser en mille morceaux. Et ne s’en est jamais remise. Mes parents s’étaient séparés.
Mais ce petit monde s’était aussi élargi : j’avais rencontré Paul, passé un an en Inde avec des personnes formidables, découvert l’université et la vie en kot, adopté un chat sourd et qui beugle (le bien-aimé Ambrosius).

Beaucoup de choses avaient changé. Et encore plus de changements approchaient. J’allais achever mes masters en juin. Et après ça c’était le vide. Thèse ? Travail ?
J’en ai beaucoup discuté avec des amis de ce sentiment d’être poussés vers l’avant sans savoir s’il y avait du sol sous nos pas. Nous étions tous un peu angoissés à l’idée de savoir ce qui allait nous arriver une fois nos études terminées.

C’est dans ce contexte-là, alors que je me sentais un peu perdue, que Perceval est apparu au fond du jardin. Il était beau, mais tout maigre et dépenaillé. Il passait sa journée, assis au fond du jardin, sans bouger. La queue sagement enroulée autour de lui. Sans s’approcher et sans se laisser approcher. Il était blanc. Et gris ? Ou était-ce noir ? Impossible à dire. Il était blanc et anthracite.  Et j’ai repensé à mon grand-père. C’était le chat de mon grand-père. Non je ne crois pas qu’il m’ait été envoyé par mon grand-père. Il s’agit juste de ces coïncidences qui font que la vie en vaut la peine. Mais toujours est-il que Perceval est arrivé quand j’en avais besoin. J’avais besoin de stabilité, de réconfort,… J’avais besoin de lui, et lui avait besoin de moi.
Alors je suis allée m’asseoir au fond du jardin. Et je l’ai appelé Perceval. Je ne sais pas trop pourquoi, sans doute l’innocence du personnage. Et tout doucement, sans frayeur, il s’est approché. Il s’est collé à moi, m’a sauté dessus pour réclamer davantage de caresses, pas du tout intimidé par le fait qu’on venait seulement de se rencontrer.
Perceval est devenu un habitué de la maison. Nourri par les bons soins de ma mère, il a repris du poil de la bête. Après recherches (refuges, puce, tatouage, véto…), il s’est avéré que ce chat blanc et anthracite n’appartenait à personne (ou peut-être selon certains à une famille qui avait déménagé et l’avait laissé derrière). Je le pressentais. Ou peut-être aussi, l’espérais-je de tout mon cœur. Je revenais à Tournai le week-end juste pour voir Perceval. Il passait la nuit blotti contre moi, alors qu’encore avant ma mère s’était énervée parce qu’il avait pissé sur un matelas (je l’ai dit, cela restait un chat). Je n’ai jamais eu de tels soucis avec lui. Avec l’hiver, et les allergies de ma mère, Perceval nous a rejoints à Bruxelles. Il s’est très vite habitué à Ambrosius (le chat sourd), et a pris ses aises.

Il me rassurait, me tenait compagnie quand j’écrivais mon mémoire, s’installait sur mes livres/mon clavier quand il savait que j’avais besoin de me distraire, mais toujours dormait sur mes genoux lorsque j’écrivais à la machine à écrire. Il s’allongeait à côté de moi, lorsque j’étais malade. Il était toujours là, même quand je voulais être seule, parce qu’être avec lui, c’était naturel. Lui et son amour était tellement présent dans mon quotidien que je ne réalise que maintenant à quel point il était présent. Maintenant, pour la première fois depuis longtemps, il m’arrive d’être vraiment seule.

J’ai eu mon diplôme, j’ai commencé à travailler… Mais toujours Perceval était là pour me donner un coup de tête et un calin le matin quand il entendait mon réveil sonner ; pour se blottir contre moi quand il y avait de l’orage ; pour m’attendre derrière la porte. Souvent le premier à me dire bonjour quand je rentrais à la maison. Souvent le dernier à me dire bonne nuit.

J’ai redéménagé à Tournai. Et il a redécouvert les joies du jardin, prenant plaisir à de longues balades. Malgré cela, il suffisait que j’appelle « Perceval », pour qu’il revienne passer la nuit près de moi, non sans avoir réclamé sa dose d’affection. Je lui disais « assis », il s’asseyait ; « saute », il sautait. À moins qu’il n’ait décidé qu’il voulait une friandise (après tout c’était un chat).

Mais vu qu’après tout, ce n’était qu’un chat, Perceval ne pouvait pas rester. Jeudi il n’a pas mangé. Nous ne l’avons pas remarqué avant vendredi, quand il a commencé à rester dans un coin immobile et à vomir. Samedi matin nous l’avons emmené chez le vétérinaire qui lui a donné un antivomitif. Dimanche nous l’avons emmené chez la vétérinaire de garde, qui a pris très bien soin de lui et a continué à s’en inquiéter jusqu’à la fin (merci). Lundi, nous l’avons emmené chez l’autre vétérinaire de garde qui avait l’infrastructure pour le surveiller. Lundi soir, il a fait un œdème pulmonaire. Et ce midi, il a fait un arrêt cardiaque, ce chat merveilleux dont mon grand-père m’avait parlé, des années avant qu’on ne se rencontre.
Nous n’aurions rien pu faire de plus, mais j’aurais aimé être là pour lui, comme il l’a été pour moi : pour le rassurer quand il ne savait pas ce qui l’attendait, quand il avait peur.

Paul disait parfois qu’un chat comme ça je n’en retrouverais pas. Et je pense que c’est vrai. Parce que ce chat et moi, nous nous sommes trouvés au bon moment. Perceval était arrivé quand j’en avais besoin. À une période charnière de la vie où j’avais besoin d’une présence réconfortante, d’une stabilité, d’affection. Il a été tout cela pour moi. Et je l’ai été pour lui aussi.

Perceval, c’était un chat et bien plus.

 

2 thoughts on “Le vieil homme, le chat et moi.

    1. Merci beaucoup !
      Si il y a un chat qui mérite d’être au paradis des croquettes, c’est bien lui 🙂

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