Parce que je ne veux pas avoir peur, je veux que Paris reste pour moi la ville de l'amour. C'est pourquoi je fais le choix de ces photos prises la semaine passée, pour un jour où j'ai ri sans rien savoir de ce qui allait se passer et en traînant mes amis à travers la capitale pour prendre ces photos.
Parce que je ne veux pas avoir peur, je veux que Paris reste pour moi la ville de l’amour. C’est pourquoi je fais le choix de ces photos prises la semaine passée, pour un jour où j’ai ri sans rien savoir de ce qui allait se passer et en traînant mes amis à travers la capitale pour prendre ces photos.

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J’écris cet article sur mon téléphone, ne m’en veuillez pas pour le formatage.

Comme beaucoup, je suis de la génération 11 septembre. Je venais d’avoir 11 ans lors de ces événements et comme beaucoup de mes amis, je me rappelle précisément où j’étais lorsqu’on a appris ce qui s’était passé. Je l’ai entendu à la radio, seule dans la voiture alors que ma mère récupérait ma sœur de sa kiné à l’hôpital. Je n’ai pas bien compris ce qui se passait. Ma mère est revenue et lorsque j’ai voulu mettre un CD, elle a insisté pour écouter les infos. Je n’ai pas compris pourquoi.

Hier, j’étais au lit à 22h. Je devais me lever tôt pour etre à Tournai la page et travailler. J’ai passé un peu de temps sur Reddit comme d’habitude, essayant de deviner quel serait le nouveau meme, la nouvelle tendance de la journée.

j’ai vu les mots Paris et attaques passer sous mes yeux alors j’ai cliqué. J’ai vu qu’on parlait alors de trois grenades qui auraient été lancées près du stade de France. C’était tout. Ça ne semblait pas bien grave. Des énervements au match je me suis dit. Une erreur je pensais. De qui, comment, je ne me suis pas posé la question. Puis c’etait à Paris, on était à Bruxelles. Ça semblait loin. J’ai dit à Paul « on dirait qu’il s’est passé quelque chose à Paris » sur le meme ton que j’aurais employé pour dire « Tiens j’ai croisé [inserer prenom] aujourd’hui. »

Si j’avais su.

Le téléphone de Paul a sonné alors qu’on venait d’éteindre les lumières à 23h03. Numéro inconnu. On a trouvé qu’il était trop tard pour décrocher et que si c’était important la personne laisserait un message. Déjà un pressentiment s’éveillait, Paul est cameraman voyez-vous, mais on avait éteint les lumières et je devais me lever tôt, pas question de rallumer mon téléphone pour vérifier.

on avait laissé un message, Paul a mis le haut-parleur. C’était le planning de la RTBF. Une voix de femme qui m’a paru très émue demandait à Paul s’il était disponible pour partir à Paris. On en a discuté, pas rassurés et en même temps on avait tous les deux envie qu’il parte , qu’il voie et qu’il m’explique. Il a téléphoné pour accepter deux minutes après le coup de fil et dans l’intervalle ils avaient trouvé quelqu’un. Et j’ai été soulagée, parce que dans les deux minutes qui s’était passée entre les deux coups de fil, j’avais commencé à avoir peur. J’étais heureuse qu’il reste avec moi parce que je sentais que la nuit n’allait pas être facile. Mon premier réflexe a été d’envoyer un message à mes amis à Paris pour savoir si tout se passait bien. Plus par mesure de précautions qu’autre chose, sans trop y croire. La peur s’insinuant mais elle n’était pas encore là. Ça arrive aux autres mais pas à moi. Et effectivement, tous mes amis étaient en sécurité. Mais c’était passé trop près cette fois et la peur s’était dorénavant installée. Évidemment j’ai pensé au 11 septembre et à mon incompréhension de l’époque. J’ai compris maintenant comme tant de gens avaient pu être rassemblés par une meme émotion.

je suis très fleur bleue, je pleure devant les films, quand c’est beau et quand c’est triste. Je pleure quand je tue un personnage dans la nouvelle que j’écris. Et j’ai pleuré hier. Et je n’ai pas su m’arrêter. Et je voulais dire à Paul « j’ai peur. Je ne veux pas vivre dans un monde qui me fait peur. »

Je ne comprenais pas qu’on puisse vouloir des enfants dans un monde qui me paraissait si effrayant. Et en même temps, j’avais envie d’un coup d’en avoir. Juste pour faire la nique, faire un bras d’honneur à cette peur.

Et je me taisais, j’ai plus de facilité à écrire ces mots qu’à les dire. Je me taisais. Paul aussi. Il m’a seulement dit « je suis bien là où je suis », en forçant le chat à nous faire un câlin. Pour une fois l’animal s’est laissé faire et a ronronné bruyamment.

Alors j’ai refusé la peur. Je me suis endormie, d’un mauvais sommeil. Je me suis levée pour aller travailler et Paul aussi. Il devait normalement commencer à 9h, mais on lui a retéléphoné pendant la nuit pour lui demander d’être la à 7h, pour assurer l’antenne.

Et je vais travailler. Mes amis à Paris vont bien. Les membres d’Eagles of Death Metal vont bien. On ne sait pas pour leur équipe. Des gens prient de tous les pays et de toutes les religions. On en parle partout. Les politiques vont bientôt s’accaparer le sujet.m et se l’approprier pour leurs intérêts.

Et moi je refuse simplement d’avoir peur.


Petite mise à jour

Aujourd’hui, j’ai été baigné dans des mots effrayants. On m’a dit « non, mais on comprend ce que vivent aux quotidiens les gens d’un pays en guerre ». Le monsieur à la télé a dit « c’est une guerre d’un genre nouveau ». En est-on vraiment là ?

J’ai passé une journée un peu irréelle. Les 3h de sommeil y étaient sans doute pour beaucoup. J’ai passé la journée dans un salon du livre presque vide. La pluie qui battait dehors s’accordait à l’humeur des gens terrés chez eux. Qui pourrait leur en vouloir ? J’ai entendu une femme me dire avoir annulé un repas ce soir « parce qui a envie de sortir maintenant ? ». C’est vrai. Qui a envie de faire la fête ? Je suis la première a dire qu’il faut continuer, mais en pratique ce n’est pas si facile. J’ai vu à la télé des images que j’aurais préféré ne pas voir.

Comme tout le monde j’ai vu gris toute la journée.

Et puis, certains croiront peut-être que je leur mens tellement ça tombe bien, mais une personne handicapée est venue me parler et m’a donné une belle leçon de vie. Il s’appele Eric (« quand il pleut, tu le portes à l’envers » m’a-t-il dit). Il m’a abordée en me demandant depuis combien de temps j’étais artisan. Je lui ai expliqué, comme à un enfant je l’avoue, que je n’étais pas artisan mais que j’étais éditrice. Il m’a dit que, si, j’étais artisan, parce que je confectionne mon propre bonheur. Et puis il m’a montré pourquoi il était venu à Tournai la Page, un atelier de poésie. Parce qu’Eric adore la poésie. Il m’a donné le poème qu’il a écrit pour que je le lise tout en me comblant sous ses compliments « oh t’es chouette dis ». Il m’a fait sourire, par sa gentillesse et son poème enfantin sur la recette de l’amour. Puis il m’ récité son poème préféré. C’était un poème de Maurice Carême qui m’a particulièrement touché aujourd’hui. Il s’appelle Bonté.

Il faut plus d’une pomme
Pour emplir un panier.
Il faut plus d’un pommier
Pour que chante un verger.
Mais il ne faut qu’un homme
Pour qu’un peu de bonté,
Luise comme une pomme
Que l’on va partager.

Et pour moi cet homme aujourd’hui, ça a été Eric. Il était tellement candide, juste et naïvement gentil que j’ai même cru à une caméra cachée d’un nouveau type : une caméra cachée pour redonner le sourire aux gens.
Il m’a parlé simplement de sa vie, de ses opérations, de sa maman (sa « reine de coeur ») grâce et à cause de qui il était ce qu’il était, des poèmes qu’il aimait, en parsemant le tout de gentils mots, parce que je lui avais donné un sachet pour mettre ses poèmes.
Et  il m’a véritablement touché quand il m’a dit. Qu’il pensait qu’il fallait être gentil. Que les gens lui disaient et lui faisaient souvent des horreurs, mais que ça « glisse sur [sa) carapace » et qu’il essaye juste d’être encore plus gentil.

Je m’efforce de refuser la peur, Eric la laisse couler sur lui.

Et si cet enfant de 51 ans peut glisser à travers tant d’horreur avec autant de gentillesse, je devrais pouvoir le faire aussi. On devrait tous y arriver, avec juste un peu de gentillesse.

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