Paul et moi sommes réveillés au beau milieu de la nuit, non pas parce que notre voisin de fortune était effectivement un serial-killer, mais à cause du vent qui semblait lui bien décider à nous tuer façon grand méchant loup « je vais m’enfler et souffler et votre tente va s’effondrer ». Heureusement notre nouvelle tente est bien solide et résiste sans mal, mais le bruit nous empêche de trouver le sommeil. Paul réveillé décide donc de remballer les affaires et crie aux garçons dans l’autre tente de faire de même, pensant qu’eux aussi n’arrivaient pas à dormir. En fait, les deux garçons ronflaient paisiblement, sans être le moins du monde dérangés par le vent… Notre tente leur servait de paravent. Réveillés non par le rugissement du vent, mais par celui de Paul, ils replient eux aussi leur tente et nous montons dans la voiture afin d’attraper le premier ferry pour Mull.

Il y a trois ferry vers Mull. J’ai choisi de prendre le moins cher (quand même à £25 la voiture et £6 par personne) qui est aussi le moins fréquenté : Lochaline-Fishnish. Une fois au terminal, nous nous mettons vite dans la file pour le ferry. Nous avons raison d’avoir fait cela, car le ferry ne peut prendre que six voitures (ainsi que l’indiquent les marquages au sol) et d’autres voitures nous rejoignent rapidement. Le ferry est tout petit, cela change de ceux que j’ai eu l’habitude de prendre pour aller en Corse ou en Angleterre. La traversée est rapide et je profite des lumières matinales pour prendre quelques photos, ma foi assez sympathiques.

On débarque sur Mull avant de courir à l’autre bout de l’île (comprenez : reprendre la voiture) pour prendre un autre bateau à Fionnhport (eh oui, cette journée est placée sous le signe du bateau, eh oui, les noms sur Mull sont rigolos). Mais ce bateau, c’est quelque chose de spécial. C’était vraiment le truc qui me tenait le plus à cœur sur le séjour en dehors de la randonnée. Ce bateau va nous emmener pour l’après-midi faire un tour en mer. On va tout d’abord longer l’île d’Iona. Cette île, surnommée l’île d’émeraude, fait battre mon cœur de médiéviste. En effet, sur cette île il y a une abbaye qui fut vraisemblablement fondée par saint Colomban, oui oui le même que celui qui avait été le premier à voir Nessie (il a eu une vie active celui-là), mais ce n’est pas ça qui m’intéresse. Ce qui me faisait trépigner d’excitation (on ne se moque pas !), c’était de passer devant l’abbaye où l’on pense qu’a été rédigé le Livre de Kells qui n’est rien moins que le plus beau manuscrit enluminé au monde. Regarde ci-dessous si tu ne me crois pas, et quitte ces lieux si tu n’en as pas le souffle coupé. (Photos de Wikipédia by the way, je n’ai jamais eu la chance de le voir en vrai)


 

Ça va ? Tu as fini de pleurer devant tant de beauté ? Que ce soit bien clair, moi pas. Tu recommences à réfléchir et à te demander pourquoi ô pourquoi est-ce qu’il ne s’appelle pas le livre d’Iona si c’est là qu’il a été rédigé ?
Parce qu’il date de la fin du VIIIe – début du IXe siècle, et au IXe siècle s’abat sur l’Écossais un fléau pire que les grenouilles ou les sauterelles : les raids vikings. Les moines tinrent à mettre à l’abri leurs précieuses reliques et leurs trésors, parmi lesquels le livre, et s’exilèrent en Irlande. Pour notre plus grand plaisir, le livre demeura à l’abri à Kells et grâce à ces moines prévoyants, on peut aujourd’hui l’observer au Trinity College où il est conservé dans une nouvelle reliure en quatre volumes dont deux sont exposés : l’un ouvert sur une grande enluminure, l’autre sur une page de texte avec de plus petites décorations.
Ça ne t’émeut pas ? Ça ne fleure pas assez la magie et la féerie ? Ça ne sonne pas assez Disney ? Alors j’ai une alternative à te proposer. Regarde le film d’animation Brendan and the secret of Kells, qui est à l’animation ce que ce livre est à l’enluminure : un chef-d’œuvre. Les animateurs ont vraiment tâché de reproduire le style de l’enluminure insulaire… et ça fonctionne. Je te mets le trailer, même si je ne le trouve pas très représentatif du film :


Fin de la parenthèse concernant la première partie du trajet. Mais Iona on ne fait que passer à côté, la destination finale du voyage est toute autre. Nous allons sur l’île de Staffa. Staffa est une île inhabitée. C’est une île apparue grâce à l’activité volcanique de la région, et elle est réellement « sculptée » par la nature. L’île semble en effet taillée dans la roche, posée sur des colonnes de basalte. L’effet est impressionnant, surtout dans la « Fingal’s cave » [Grotte de Fingal].

Cette merveille naturelle fut portée à l’attention du grand public en 1772 par le botaniste Joseph Banks qui écrivit :

« Compared to this what are the cathedrals and palaces built by men! Mere models or playthings, imitations as his works will always e when compared to those of nature. »

Staffa n’est pourtant pas unique au monde, pas tellement loin de là, en Irlande existe la « Giants causeway » [la chaussée des géants] qui présente les mêmes sortes de colonnes hexagonales. Ce n’est donc pas surprenant qu’il existe une légende reliant les deux lieux. Évidemment je vais te la raconter petit lecteur. Ce sera bref rassure-toi. Un géant écossais nommé Fingal était en guerre avec un géant de la province d’Ulster en Irlande. Ce dernier, voulant attaquer Fingal et régler leur dispute une fois pour toutes, décida de construire un chemin entre l’Irlande et l’Écosse. Éventuellement, le chemin fut détruit (je ne sais pas par qui) et seules en subsistèrent les deux extrémités : l’une en Irlande (Giants causeway), et l’autre en Écosse (Staffa).

Ça va, j’ai été assez brève ?

Mais en dehors des paysages magnifiques, ce qui m’attire aussi sur l’île c’est que c’est maintenant une réserve naturelle où vivent de nombreux oiseaux de mer. Non non, pas de moutons cette fois-ci (enfin il y en avait avant, mais on les a retirés au XXe siècle). Au nombre de ces oiseaux de mer : les macareux, ces petits oiseaux de mer ressemblant un peu à des pingouins avec un bec colorés. En anglais, on les appelle « puffin », et c’est bien plus drôle, surtout prononcé à la française.

Voilà pour que tu te fasses une idée de ce vers quoi nous nous dirigeons et de la raison pour laquelle je suis d’aussi bonne humeur malgré la fatigue. Et vu qu’évidemment, mon moral est responsable de la météo, la journée s’annonce magnifique. Le soleil a enfin triomphé des nuages écossais et fait de son mieux pour briller, malgré sa fatigue.
C’est donc sous le soleil que nous montons sur notre petit bateau de croisière, après nous être battus pour trouver un distributeur dans le petit village de Fionnhport et avoir finalement obtenu du cashback en achetant quelques crasses à la supérette du coin. Nous voilà donc une petite vingtaine de touristes, car aujourd’hui nous sommes des touristes ne nous le cachons pas, à nous entasser sur un bateau qui a plutôt l’air fait pour accueillir dix personnes. Mais vaille que vaille, semblables à des boat-people sur un radeau de fortune, nous nous apprêtons à affronter les éléments. Au final, la mer est plutôt calme et nous envions tous les quatre les personnes qui sont assises à l’arrière du bateau, au soleil, et peuvent allonger leurs jambes alors que nous sommes coincés au milieu du bateau. Au retour, nous nous promettons d’obtenir ces places à n’importe quel prix.
Nous oublions cependant rapidement nos crampes et nos courbatures lorsqu’en longeant l’île d’émeraude, le surnom bien mérité d’Iona, car l’île est recouverte d’une herbe verte luxurieuse, nous apercevons l’abbaye. Enfin, au final ça c’est surtout moi. Ce qui a réjoui les autres, c’est surtout la présence… d’un troupeau(?)/meute(?)/famille(?) de phoques (en fait le terme approprié c’est apparemment échouerie). Donc on aperçoit une échouerie de phoques, dont la plupart s’enfoncent rapidement dans l’eau à notre approche, sauf un, qui a soit très envie de faire plaisir aux touristes en prenant la pose, soit aucune envie de bouger son gras. Je penche pour la deuxième option).

Nous en faisons le tour, le temps de prendre une photo, et repartons en direction de Staffa. Le gentil capitaine passe à travers nous pour nous expliquer (à grand renfort de cartes et de blagues) quelles sont les îles alentours et leur histoire. Je découvre ainsi l’île de Coll où a vécu Mairi Hedderwick, auteure de la série de livres pour enfants Katie Morag du nom de l’héroïne et à laquelle le capitaine du bateau a dit que je ressemblais. Je ne sais toujours pas si c’est un compliment ou pas. On croise aussi l’île de Little Colonsay dont le capitaine a dit qu’elle avait servi d’inspiration pour le dessin animé How to train your dragon. Après un peu de recherche, c’est en fait l’île où a vécu l’auteure des livres How to train your dragon. Ça m’a permis d’apprendre que le dessin animé était inspiré d’une série de livres.

Bef, après cette agréable discussion, nous arrivons enfin à Staffa où l’on débarque tant bien que mal vu les vagues et en l’absence de véritable débarquement.
Nous fonçons vers la grotte de Fingal après avoir écouté les conseils du capitaine qui nous disait où nous avions le plus de chance de trouver des puffin lorsque nous monterions sur l’île. La grotte est effectivement superbe, mais je suis désolée de vous dire que ce n’est pas mes photos qui vous aideront à vous en rendre compte. Maîtrisant encore mal mon appareil, je n’ai pas bien géré ma luminosité et mes photos ne sont pas fantastiques. D’autres photos sur google vous donneront une meilleure idée de ce qui vous attend. Après cette belle expérience, nous grimpons sur les verts plateaux de l’île afin d’espérer y observer des macareux (non, décidément, je préfère les appeler puffin). Mais le soleil nous appelle doucement et nous invite à profiter de l’herbe verte et qui paraît ô combien moelleuse et accueillante. Une fois en haut de l’île nous nous allongeons donc pour profiter un peu de notre première journée sans pluie. Pas de pluie… Et du soleil en Écosse ? Le ciel va-t-il nous tomber sur la tête ? Mais si ça peut te rassurer, je ne finirais quand même pas sèche à la fin de la journée.
D’ailleurs, je me décide enfin à me lever, du soleil c’est bien, mais je ne vais pas en Écosse pour faire bronzette. D’ailleurs, je ne vais nulle part pour faire bronzette. Qui plus est, je ne bronze pas. Je brûle. Soit. J’aperçois au loin de tout petits oiseaux sur le bord des falaises et je me dis que s’il ces minuscules oiseaux sont là, c’est peut-être aussi là que sont les puffins. Je trotte gentiment vers lesdites falaises. Alors que j’avance, et que ma vision se fait plus nette, un doute me prend… Ces minuscules oiseaux… Est-ce que ce ne serait pas ??? Mais si !!! Ces tout petits oiseaux… Ce sont en fait les macareux.
Ah ben oui, moi quand je voyais des macareux sur des photos, je visualisais ça plutôt de la taille du pingouin, mais en fait, le macareux, niveau taille, il est plus proche du moineau que du condor. Le puffin, niveau taille, c’est le pigeon de la mer.
Mais ça n’en est que d’autant plus mignon. Alors patiemment, je m’approche. Je m’allonge sur le bord de la falaise afin de les observer. Derrière moi un premier, je suis allongée juste à côté de son tunnel dans la falaise. Et puis un deuxième, et puis au final, tout un paquet de puffin. Plus près… De plus en plus près du bord… Je peine à prendre des photos, car les herbes sont hautes et les puffins petits. Paul me rejoint et observe tout en donnant des conseils. Au final, j’arrive à prendre quelques belles photos et c’est un moment très agréable. Nous avions trois heures sur l’île, nous ne les voyons pas s’écouler.
Baromm et Sam ne les voient pas non plus passer, occupés qu’ils sont à faire la sieste tout en mangeant les cacahuètes achetées à la supérette afin de faire du cashback et retirer l’argent du bateau.

C’est une belle après-midi dans tous les cas. Nous nous retrouvons finalement en bas de l’escalier où nous attend le bateau. Samuel et Baromm se sont installés là où nous le voulions à l’arrière du bateau et nous ont gardé des places. Ô joie, quelle belle conclusion à cette croisière que de profiter du soleil et des embruns à l’arrière du bateau. Lorsqu’il démarre, nous nous rendons compte que quelque chose cloche. Un des marins vient nous donner une immense bâche en plastique afin de nous abriter en dessous. Tiens, mais il n’avait pas ça à l’aller ?! Il semblerait que nous allons profiter davantage des embruns que du soleil sur le retour, car même si ce dernier est toujours là, la mer a commencé à s’agiter un petit peu.
Évidemment, moi qui m’étais installée en dernière, je me retrouve le dos à l’écoutille. À la première vague, ça n’y manque pas, je me retrouve les fesses trempées. Heureusement que Paul m’avait donné son imperméable pour m’abriter du vent alors que nous faisions le chemin de retour vers le bateau. J’emballe vite mon appareil photo dans sa housse imperméable et le confie à Paul. J’ai trop peur qu’il passe par-dessus bord. Non non, c’est loin d’être la tempête, la mer est même assez calme, mais nous sommes justes positionnés à l’endroit où les vagues assaillent le plus le bateau. Au début c’est assez rafraîchissant et nous rigolons bien. Au bout d’un moment, on commence à avoir froid et on est moins heureux. Encore plus tard, c’est de nouveau les fous rires : le seul jour en Écosse sans pluie, et nous finissons quand même mouillés. À la fin, nous sommes quand même contents de retrouver la terre ferme et le sol sec. Je sors du bateau entièrement trempé. Je regrette de ne pas avoir de photo à te montrer petit lecteur, mais pour te donner une idée : en toute honnêteté, je serais tombée à la mer que je n’aurais pas été plus trempée ! pantalons, sous-vêtements, t-shirt.. Tout y est passé. Même l’imperméable de Paul, acheté en Écosse pour faire face aux intempéries, avec une imperméabilité de genre 300 000 000 000 000 mm, n’a pas pu résister aux vagues et a fini par percer.
Le capitaine nous propose de débarquer à Iona pour faire un tour de l’île avant de reprendre un ferry pour repartir sur Mull. À ma grande déception, tous les passagers le feront sauf nous. Il nous faut aller de l’autre côté de l’île pour passer la nuit, et Paul s’inquiète de son ticket de parcmètre qui a déjà expiré. Tant pis je ne verrai pas l’abbaye cette année, mais ce sera pour une prochaine fois. C’est ce qui est fantastique avec l’Écosse, il y a toujours quelque chose à voir, et même quand on retourne à un endroit que l’on a déjà visité, l’atmosphère est à chaque fois différente.

Pour l’heure, nous remontons dans la voiture où nous allongeons nos affaires afin de les faire sécher et partons de l’autre côté de l’île, à Tobermory où nous allons visiter une autre distillerie demain. Nous faisons un tour au centre-ville afin de repérer les lieux et de trouver la direction du lieu de camping. Une fois la tente installée, les midges, la fatigue et une bonne douche — histoire de se mouiller encore un peu — ont raison de nous et nous nous endormons, bercés par le souvenir des vagues et le vol majestueux (ou pas) des macareux (là j’ai utilisé macareux pour la rime tu comprends).

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